mardi 2 juillet 2013

Cinéma: "While the City Sleeps" de Fritz Lang



Dans cette première partie du diptyque final de Lang en sol américain, trois journalistes se battent pour l'obtention d'un poste de chef éditorialiste en tentant de s'arracher des scoops sur une série de meurtres en cours. Pendant ce temps, un quatrième journaliste, qui refuse quant à lui de participer à la compétition, déchiffre peu à peu en solo le mystère de l'identité du meurtrier, alors qu'il essaie de jongler entre les jeux de pouvoir et sa jeune et jolie fiancée. Ouf! Voilà un scénario qui a du mal à trouver son point central. On passe d'une intrigue à une autre sans trop de fil conducteur, sans trop savoir laquelle est la plus importante et quels sont les enjeux réels. Lang ici ne semble pas tout à fait maître de son matériel. Il y a énormément de filons laissés pendants et les ficelles sont parfois immenses (deux personnages importants habitent dans le même édifice, l'un en face de l'autre, et ce sans jamais paraître s'en apercevoir).

L'intrigue avec le meurtrier est en soi assez risible, en particulier la scène où le personnage de Dana Andrews déballe toute sa psychologie en direct à la télévision. Sans parler du petit côté Norman Bates qui est lancé à la sauvette sans jamais être développé... Mais bon, si mon opinion paraît essentiellement négative, c'est bien parce que mes attentes étaient élevées. Lang était épaulé par une superbe distribution: Dana Andrews, Rhonda Fleming, Ida Lupino, George Sanders, John Barrymore Jr, et j'en passe. Il est donc clair qu'au niveau du jeu, c'est à peu de choses près impeccable. La performance de Barrymore manque un peu de subtilité, mais quelque chose dans sa physionomie fait de lui un maniaque plutôt convaincant malgré tout.



On peut se demander ce qui s'est passé pour que Lang ne déploie pas toute sa force avec un scénario au potentiel incroyable. Encore des exigences de producteurs? Cette fois-ci, j'en doute. Une épuration et une dernière mise au propre auraient été de mise avant de tourner. Mais qu'on se le tienne pour dit: le film, dans l'ensemble, est assez bon. Il n'est pas toujours des plus crédibles, mais il est divertissant. Certains moments forts de réalisation rappellent même "M le maudit". Mais en définitive, l'oeuvre souffre d'un scénario décousu qui aurait gagné à être revu une dernière fois.

lundi 1 juillet 2013

Littérature: "Portrait de groupe avec dame" de Heinrich Böll


      


Portrait de groupe avec dame, dix-neuvième œuvre publiée de l’écrivain allemand Heinrich Böll, qui se verra décerné l’année suivant sa publication le prix Nobel de littérature, intéresse tant par la multitude des déconcertants personnages qui la composent que par sa structure singulière et finement échafaudée. Véritable fresque au caractère quasi-épique, le roman de Böll se présente à peu de choses près comme l’hagiographie d’une sainte du petit monde, Léni Gruyten, dont la moindre des actions semble influer de manière drastique sur la vie des gens qui l’entourent. Personnage central de l’œuvre, elle est également le point de départ d’une foule d’intrigues secondaires qui au final occupent une importante partie du roman. 

En ce sens, le titre est d’une grande justesse; car bien que le roman se construise comme un recueil de témoignages sur la vie et la personne de Léni, il s’agit véritablement d’un vaste tableau de société de l’Allemagne de la fin de la première à la fin de la seconde Grande Guerre. Lotte Hoyser, Pelzer, le père Gruyten, Margret et Boris sont par le fait tout aussi intéressants que Léni, qui n’est en quelque sorte qu’un prétexte à l’intégration de différents avatars de l’époque, de différentes possibilités d’existence, de différentes personnalités hautes en couleurs. 

Mais toujours la dame semble en retrait du portrait, toujours elle paraît vouée à se distinguer de la masse, à se démarquer par son incompatibilité, par son utilisation d’une « voiture terrestre et de chevaux non terrestres », comme le dit la célèbre phrase de Kafka qui lui est si chère. L’intérêt obsessif du narrateur anonyme envers cette femme aussi mystérieuse que pathétique a tôt fait de s’emparer du lecteur qui rencontre au fil des entrevues une légion d’individus qui en ont souvent long à dire. 



Mais pourquoi vouloir à tout prix tout savoir sur cette impénétrable Léni? Cette question en apparence primordiale ne trouve pas de réponse définitive, si tant est qu’elle soit réellement pertinente. Ne prend-t-on pas égal plaisir à en apprendre sur les études fécales de l’insaisissable sœur Rachel qu’à l’énumération des amusantes images qui décorent l’appartement de Léni? Ne s’intéresse-t-on pas d’égale mesure au sort de Boris qu’à celui de sa belle? C’est tout le génie de l’écriture de Böll : il arrive à faire des digressions un moment de pur plaisir, à connecter les fragments en apparence disparates pour recréer une histoire dont le sens nous apparaît soudain, telle la vision de la Vierge-Marie dans le téléviseur de Léni! La structure de l’œuvre ne peut qu’impressionner. 

La charpente en zigzag aurait aisément pu s’écrouler si la main de maître de l’auteur et son flair pour les monologues vivants n’étaient venus la solidifier. Au fil de l’enquête que mène le narrateur, le lecteur fait la connaissance d’individus qu’on croirait de chair et d’os tant Böll leur a insufflé à chacun une vie propre, une individualité presque palpable. Malheureusement, tous les personnages ne sont pas d’égal intérêt pour le lecteur qui peut parfois se trouver indisposé par le souci du détail de l’auteur qui expose de long et en large leurs actions. 

Cette technique d’écriture la plupart du temps fort passionnante donne aussi lieu à quelques longueurs qui alourdissent la lecture. Ce n’est cependant pas suffisant pour décourager le lecteur sérieux, mais la structure narrative de l’œuvre peut en effaroucher quelques-uns. Il n’en demeure pas moins que Portrait de groupe avec dame est un roman de haute précision psychologique, subtil et élégant, qui atteint sa cible plus qu’il ne la rate.

mardi 25 décembre 2012

Littérature: Les Bienveillantes de Jonathan Littell



Le genre de livre que l'on croit abandonner dans les deux cent premières pages, qui demande un véritable travail de lecture, qui est parfois lourd, désagréable, foisonnant de détails en apparence inutiles... Tous les grades allemands sont donnés tels quels, alors facile de se perdre dans les Stabsgefreiter, les Unterfeldwebel et les Obersturmbannführer. Beaucoup de passages d'un ennui mortel sur les déplacements du personnage, beaucoup de diarrhées, on n'a l'impression de ne jamais en finir.

Mais...

Quel chef-d'oeuvre. C'est à peu près impossible de le nier. Au travers des lourdeurs se trouvent des passages sublimes, des images puissantes et des situations qui restent gravées dans la mémoire. Les sections entièrement fictives du roman, qui décrivent par exemple la vie incestueuse du protagoniste, ses névroses profondes, sa vie de famille, c'est du bonbon. Certaines intrigues paraissent moyennement plausibles mais demeurent accrocheuses. Plein de personnages hauts en couleurs, des idées originales s'entrechoquent à des lieux communs sur le régime nazi. La dernière scène est sublime, et le titre y prend tout son sens.

Ça fait du bien de voir qu'on publie encore des livres d'une telle envergure. 

samedi 17 novembre 2012

Littérature: "Jakob le menteur" de Jurek Becker


     

     Jurek Becker publie Jakob le menteur vingt-quatre ans après la fin de la Seconde Guerre. Ayant grandi dans un ghetto similaire à celui qu’il dépeint et ayant survécu aux camps de concentration de Ravensbrück et Sachsenhausen, l’auteur alors âgé de trente-deux ans dispose à la fois du recul que l’on suppose nécessaire pour raconter ce genre d’expérience torturante et de la sagesse requise pour s’exécuter avec raffinement. Jakob le menteur sert donc de témoignage d’une empreinte. L’empreinte laissée sur un homme, sur une nation entière, celle qui marquera à jamais le visage de l’humanité. Jakob, ce Juif  banal qui peu à peu devient malgré lui l’homme le plus important du ghetto, ce pourvoyeur de la dernière lueur à percer la toile noire de la mort, se voit rapidement enseveli par l’enchevêtrement de ses mensonges. Où sont les Russes sensés venir délivrer le peuple souffrant? Pourquoi les départs de convois se font de plus en plus fréquents? Pourtant, le poste de radio n’avait que de bonnes nouvelles à offrir… 

     Raconté après-coup par un Juif qui tient l’histoire de Jakob de première main, le récit nous plonge dans un univers où le drôle et le tragique se côtoient avec élégance. Le narrateur se permet d’inventer les fragments manquants de son histoire, d’éclaircir de son imagination les zones grises, d’interviewer certains individus clés et même de proposer une fin alternative qu’il reconnaît d’emblée comme étant pure fiction. L’approche de Jurek Becker n’est jamais moralisatrice, jamais même réellement dramatique ou tout à fait sombre. Visiblement peu désireux de blâmer ou pointer du doigt, l’auteur ne se gêne pas de montrer que même dans les pires circonstances, la vie continue. Que même dans un ghetto, on a besoin de rire, de se cajoler, de s’aimer et de se quereller. Que même lorsque tout tend à vous déshumaniser, vous demeurez toujours un homme à part entière.



     Jakob Heym n’a pas de poste de radio. C’est pourtant ce qu’il doit faire croire pour qu’on accepte de tenir pour légitime cette information première qu’il détient de sa visite dans les bureaux des Allemands : les Russes sont à vingt kilomètres de Bezanika, ce qui les place à moins de cinq cent kilomètres du ghetto. Coupable uniquement d’avoir voulu partager cet espoir avec ses compagnons de misère, il se voit forcé de transmettre de fausses nouvelles, de résumer ce qu’il entend chaque jour dans ce poste qui n’existe que dans l’imaginaire collectif. Ce récit d’espérance à l’humour subtil nous transporte au cœur d’une foule de péripéties tragi-comiques qui laissent un goût amer dans la bouche. Parmi celles-ci, un Juif se fait abattre devant son frère pour avoir semé un peu du rêve de Jakob à ses compatriotes enfermés dans un wagon, un docteur Juif s’empoisonne en présence de notables nazis afin d’éviter de devoir sauver la vie d’un Allemand de haut rang, Jakob s’improvise poste de radio humain pour une jeune orpheline qu’il se propose d’adopter, puis Kowalski, le meilleur ami de Jakob, connaît une triste fin lorsque ses illusions s’évaporent définitivement.

     Œuvre d’une intensité dramatique étonnante, Jakob le menteur impressionne par la justesse du ton emprunté et l’authenticité de son contenu qui évite le piège du scabreux, mais laisse dans l’esprit du lecteur sa marque indélébile, celle d’une Histoire meurtrie qui s’est d’abord construite sur les drames personnels d’hommes banals tels que Jakob Heym. 

mercredi 7 novembre 2012

Littérature: "Brûlant secret" de S. Zweig




Sous cette couverture style roman érotique se cache quatre longues nouvelles très variées mais pas toutes intéressantes. En fait, la première, "Brûlant secret", est pas mal la seule que j'aie vraiment aimée. On peut y suivre les tribulations d'un jeune garçon qui, s'étant lié d'amitié avec un dandy lors de ses vacances, découvre finalement que ce dernier voulait en fait se rapprocher de sa mère afin, comme le dirait le Doc Mailloux, de la copuler. Il décide alors de tout mettre en oeuvre pour les séparer.





Zweig a une plume enviable. Il faut lui donner, tout coule de source. Chaque mot est exactement où il doit être et même en traduction c'est limpide comme ça se peut pas. Ses descriptions des émotions vécues par le jeune garçon sont d'une précision, d'une finesse et d'une perspicacité rares. J'ai vraiment dévoré cette nouvelle de 80 pages et je recommanderais l'achat du livre juste pour celle-là. Les autres, bah... sont correctes, sans plus.


J'ai quand même eu l'air d'une sacoche quand je me suis pointé au comptoir avec ça et les poèmes de Rimbaud... 

mardi 6 novembre 2012

Cinéma: "They Live by Night" de Nicholas Ray



Premier film de Nicholas Ray (plus connu pour "Rebel Without a Cause" et "In a Lonely Place"), "They Live by Night" s'inscrit de plein pied dans la tradition du film noir américain, plus précisément dans la série des "lovers on the run" dont le film "You Only Live Once" de Fritz Lang est sans doute le plus important modèle. Mais bon, loin de moi l'envie de dénaturer le film en le soumettant à une catégorisation trop rigide. D'autant plus qu'il a son petit style bien à lui. Ce qui rapproche "They Live by Night" du film de Lang, disons davantage que de "Gun Crazy" qui a pourtant été fait à seulement deux ans d'intervalle, c'est d'abord et avant tout la dynamique. 



Contrairement aux films à la Bonnie and Clyde, "They Live by Night" présente la relation entre un criminel en fuite et une femme de bonnes moeurs qui le suit par amour tout en l'exhortant de cesser ses activités criminelles. Seulement on n'a pas d'argent sans travailler, alors d'autres crimes doivent être commis pour subsister pendant la fuite... "They Live by Night" est parfois un peu mélodramatique sur les bords, mais c'est bien la seule chose qu'on puisse lui reprocher. Les acteurs sont compétents, le récit est prenant et la réalisation laisse entrevoir des bribes du grand réalisateur à venir. Il maîtrise parfaitement bien son sujet et son genre. On ne peut s'empêcher de ressentir pour ce couple une profonde sympathie, même si l'on sait que leurs rêves ne sont que poudre aux yeux et que la réalité ne manquera pas de frapper de plein fouet alors que l'étau se resserre...

vendredi 2 novembre 2012

Littérature: "L'Aveuglement" de Jose Saramago


     


Publié en 1995 en langue originale, L’Aveuglement du portugais Jose Saramago, lauréat du prestigieux prix Nobel qui lui fut décerné en 1998, est un roman difficile, tant dans sa facture que dans son propos. La brutalité des événements, et le peu de détour que prend l’auteur dans sa manière de les raconter contribuent à faire de cette œuvre l’épitomé de l’inconfort. Ces personnages sans noms, cette « fille aux lunettes noires », ce « premier aveugle », cette ville même qui demeure innomée parce qu’innommable, capitale de tous les travers de l’humanité, sont autant de raisons de se sentir happés dans cette impersonnalité, qui bien loin d’opérer une distanciation innocentant le lecteur, le force au contraire à se sentir impliqué dans toutes les fibres de son être. L’incipit du récit est simple : alors qu’il est coincé dans un embouteillage, un homme devient soudainement aveugle, une cécité blanche comme une mer de lait. C’est le début d’une épidémie qui se propagera à un rythme démesuré, forçant le gouvernement à placer une foule d’individus en quarantaine dans un ancien hôpital psychiatrique. Seule une femme semble échapper mystérieusement à cet aveuglement, et c’est à travers son regard que le lecteur sera témoin d’atrocités qui lui donneront envie de fermer l’œil.

C’est justement ce réflexe inhérent à la nature humaine qui se trouve au cœur de la critique effectuée par Saramago. Car si ses personnages souffrent de cécité, l’auteur s’adresse à un lecteur qui lui, voit. Et nul voile ne sera plus jeté sur les réalités que nous préférons d’ordinaire ignorer. Le microcosme dépeint dans le roman n’est qu’une humanité à échelle réduite où se donnent rendez-vous les meilleures comme les pires facettes de l’animal humain. Puisque dans le monde présenté par Saramago, l’homme n’est parfois plus qu’une bête, s’adonnant aux pires bassesses, s’abandonnant à ses instincts les plus primitifs au détriment de tout sentiment de compassion. Les viols que subissent ces femmes particulières n’est que l’avatar du viol que subit la femme au quotidien, dans l’appartement luxueux, dans la ruelle malfamée ou dans les bidonvilles boliviens. Au final, il s’agit de la même violence. Les personnages ne sont plus des personnages, mais des archétypes qui servent une allégorie finement tissée de la cécité générale de l’homme face à la souffrance de son prochain.



L’écriture même de Saramago supporte cette métaphore. L’inclusion des dialogues à la narration, la rareté des paragraphes, les mots condensés comme autant de longs blocs infranchissables transmettent au lecteur tout le sentiment d’incertitude de l’aveugle, et lui-même avance à tâtons entre les conversations qui deviennent de plus en plus dures à suivre au fur et à mesure que d’autres aveugles se joignent au groupe. C’est là toute la force de cette œuvre magistrale, qui n’offre aucun support au lecteur, rien sur quoi s’appuyer, alors qu’il parcourt les pages d’un livre qui le laisse finalement aussi non-voyant que les personnages qu’il met en scène, le forçant à entrer en lui-même et à se demander si, finalement, il n’est pas le seul qui soit véritablement atteint de cécité. Il subsiste tout de même au final une lueur d’espoir, l’espérance que dans cette noirceur retrouvée puisse apparaître quelque chose comme une lumière, qui pourtant n’aveuglera plus, qui au contraire permettra de percevoir enfin le détail de la main qui nous est tendue.